Poèmes
LA NEIGE
Le vent d’hiver souffle dans l’ombre,
La neige couvre les chemins ;
Enfants, venez, la nuit est sombre,
Au foyer réchauffez vos mains.
Et pendant que vous êtes sages
Prenez ce livre et ces images,
Ce sont des souvenirs lointains.
Ceux dont on parle ont eu votre âge,
Mais le temps va rapidement :
Comme le flot qui bat la plage,
Les jours ainsi s’en vont montant.
Nous parlerons des mœurs antiques,
Des pays lointains ou rustiques,
Ou de ce qu’on voit en rêvant.
Écoutant le conte et l’histoire,
Vous verrez la joie et les pleurs,
Et le peu que pèse la gloire,
Et ce que valent les grandeurs.
Heureux, si, fixant vos pensées
Sur toutes ces choses passées,
Vous devenez un peu meilleurs !
Louise Michel (1884)
Pour un art poétique
Prenez un mot prenez en deux
faites les cuir’ comme des œufs
prenez un petit bout de sens
puis un grand morceau d’innocence
faites chauffer à petit feu au petit feu de la technique
versez la sauce énigmatique
saupoudrez de quelques étoiles
faites les cuir’ comme des œufs
prenez un petit bout de sens
puis un grand morceau d’innocence
faites chauffer à petit feu au petit feu de la technique
versez la sauce énigmatique
saupoudrez de quelques étoiles
Poivrez et mettez les voiles
Où voulez-vous donc en venir ?
À écrire Vraiment ? à écrire ??
Raymond Queneau
Pour faire un poème dadaïste
Prenez un journal
Prenez des ciseaux
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l'article
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-le dans un sac.
Agitez doucement
Sortez ensuite chaque coupure l'une après l'autre dans l'ordre où elles ont quitté le sac.
Copiez consciencieusement.
Le poème vous ressemblera.
Prenez des ciseaux
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l'article
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-le dans un sac.
Agitez doucement
Sortez ensuite chaque coupure l'une après l'autre dans l'ordre où elles ont quitté le sac.
Copiez consciencieusement.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà "un écrivain infiniment original et d'une sensibilité charmante, encore qu'incomprise du vulgaire"
Tristan Tzara
Miroir
Je suis argenté et rigoureux. Je n’ai pas de préjugés.
Quoi que je voie, je l’engloutis immédiatement
Juste comme cela est, sans que le voile amour ou dégoût.
Je ne suis pas cruel, seulement fidèle,
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
La plupart du temps je médite sur le mur opposé.
Il est rose, avec des mouchetures.
Je le regarde depuis si longtemps
Que je le prends pour une partie de mon cœur.
Mais il vacille. Les visages et l’obscurité à l’infini nous séparent.
A présent je suis un lac. Une femme se penche sur moi,
Scrutant mon étendue pour savoir ce qu’elle-même est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le reflète fidèlement.
Elle me récompense par des larmes et un mouvement de mains agitées.
Je suis important pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
S’élève vers elle jour après jour, comme un terrible poisson.
Sylvia Plath Traduction de Jean-Pierre Vallotton
Si
Si quand autour de toi tous perdent la tête,
Toi tu peux rester libre et leur tenir tête ;
Si tu peux croire en toi quand tous doutent de toi,
Mais entendre ces doutes pour éclairer tes choix ;
Si tu sais patienter autant que nécessaire…
Si accablé de mensonges tu refuses de mentir ;
Si ébranlé par la haine tu refuses de haïr ;
Si tu sais être bon sans cesser d’être ferme ;
Si tu sais accueillir le succès et l’échec,
Et aux deux imposteurs réserver la même fête ;
Si tu peux supporter d’entendre tes propos
Tordus par des escrocs pour mieux duper des sots ;
Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie,
Sans un soupir tout perdre et tout recommencer ;
Si tu sais maîtriser ton cœur, tes nerfs, ton corps,
Et quand ils t’ont lâché les faire servir encore,
Et quand il n’y a plus rien en toi, tenir,
Si ennemi ni ami ne peut t’ébranler ;
Si pour toi chacun compte sans qu’aucun ne compte trop ;
Si dans cette vie, minute vite écoulée,
Toi tu peux rester libre et leur tenir tête ;
Si tu peux croire en toi quand tous doutent de toi,
Mais entendre ces doutes pour éclairer tes choix ;
Si tu sais patienter autant que nécessaire…
Si accablé de mensonges tu refuses de mentir ;
Si ébranlé par la haine tu refuses de haïr ;
Si tu sais être bon sans cesser d’être ferme ;
Si tu sais être sage sans devenir terne :
Si tu sais rêver sans n’être qu’un rêveur ;
Si tu peux penser sans n’être qu’un penseur ;Si tu sais accueillir le succès et l’échec,
Et aux deux imposteurs réserver la même fête ;
Si tu peux supporter d’entendre tes propos
Tordus par des escrocs pour mieux duper des sots ;
Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie,
Et te mettre à rebâtir avec des débris :
Si tu peux amasser ce que tu as gagné,
Et le remettre en jeu sur un seul coup de dés,Sans un soupir tout perdre et tout recommencer ;
Si tu sais maîtriser ton cœur, tes nerfs, ton corps,
Et quand ils t’ont lâché les faire servir encore,
Et quand il n’y a plus rien en toi, tenir,
Écouter la volonté seule qui crie : « Tenir ! »
Si tu sais rester noble dans l’indigence ;
Si tu sais rester humble dans l’opulence ;Si ennemi ni ami ne peut t’ébranler ;
Si pour toi chacun compte sans qu’aucun ne compte trop ;
Si dans cette vie, minute vite écoulée,
Tu fais soixante pas sur un chemin qui vaut :
Alors t’appartiendront la Terre les jours les ans,
Mieux – tu mériteras le nom d’Humain, mon enfant !
Rudyard Kipling (Traduction de Karim Mahmoud-Vintam)
Ma bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma courseDes rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttesDe rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiquesDe mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
